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Les Shadoks, c'est Voltaire

Les Shadoks venaient rappeler que l'humour n'est pas qu'anglais, même celui du nonsense. C'est après son séjour en Angleterre que Voltaire avait développé son humour à la française, correspondant au wit anglais, au Witz allemand. C'est cela, l'Europe. Et c'est pour cela que les Shadoks se sont si bien vendus immédiatement à toutes les chaînes de télévision d'Europe. Le bon mot, c'est la pointe, le piquant, la vivacité. Termes d'épée, d'escrime, et de dessin, de gravure. Le mordant est d'abord cet acide que l'on emploie pour la gravure sur cuivre. A travers les Shadoks, Rouxel a inventé la gravure sur télévision. Au service du retour de l'esprit voltairien.
Les Shadoks ? Un caustique. Et mordants : à pleines dents. En effet, de ces créatures réduites à leur plus simple expression, et fortes par là, c'est ce détail qui doit être retenu : que ces oiseaux ont des dents. Et qu'ils n'attendent pas que les poules en aient pour les montrer et s'en servir. De ces becs carnassiers, que profèrent-ils ? Des méchancetés assainissantes. Thérapeutiques. Ils arborent les longs becs des médecins d'autrefois qui permettaient de se distancier ironiquement d'une épidémie en se promenant au milieu d'elle. Les Shadoks ont été présents pour réagir dès la première heure de Mai 68 à l'invasion de bonne pensée jeune et de gauche dégénérant dans toute une pollution de cool issue du smile (le sourire obligatoire), du nice (le gentil) et du positive thinking (l'obligation d'être positif). Cela se poursuit de nos jours au titre soit frelaté et puant dunew age soit pur et dur du politically correct. D'où la nécessité de ne pas perdre l'esprit Shadok.
Il est le contraire du Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Les Shadoks relèvent du fameux art du mot d'esprit comme pointe issu du XVIIIème siècle, qui est une technique de duelliste : le salon est un champ de bataille et de lancement de fusées, celles des feux d'artifice, des mots qui fusent et qui fustigent, des mots fusils. La voix de Piéplu fut, dès Mai 68, celle de ces railleurs dandies successeurs de Voltaire qui venaient lancer leurs fusées dans les salons et les cafés : l'esprit Shadok aussi pique et transperce, ferraille. Même si c'est décalé, même si on ne voit pas tout de suite qui est visé. En tout cas on perçoit que c'était juste, et en plein dans la cible, à la douleur de ceux qui se sont sentis visés et qui se disaient touchés, atteints : les crétins anti-Shadoks de la France profonde pompidolienne. Les mêmes qu'à l'époque de Chamfort, Stendhal, Balzac, Flaubert, Baudelaire (celui des Fusées).

Contre un Mai 68 nunuche

En 1993, il s'agit de libérer enfin les Shadoks de Mai 68 ; et finalement de libérer Mai 68 de Mai 68 : ils sont un révulsif pour séparer les deux Mai 68, celui de la consommation et de la nunucherie, et celui de la vivacité et du caustique. Les Shadoks sont à la fois contre la bêtise lourde de la France profonde et contre la sottise tourbillonnante de la France superficielle. Cela reste actuel sous Balladur et sous le grunge. Rappelez-vous le contexte de Mai 68... Dans le tourbillon d'hystérie prochinoise, en plein sinisme : ce cynisme. Entre les hippies et les Pékinois, entre les dindes de l'Inde et les dindons de Mao, au milieu de tous les orients : ces désorientants. Surtout, sont nées de Mai 68 deux folies mortifères contre lesquelles il faut s'armer de méchanceté shadoko-voltairienne : du gauchisme est sorti le terrorisme, et de l'écologisme le pétainisme khmer vert. A ceux qui font du terrorisme nous répondrons par du voltairorisme. A ceux qui disent retour à la terre, nous répondons : retour à Voltaire. Le voltairien Talleyrand fut un Shadok. Il eut ce vermouth : cette amertume mordante enveloppée dans le doux soyeux du style. Napo le lui dit un jour, en une formule que l'on a mal entendue : Vous êtes de l'amer dans un bas de soie Cela valait Légion d'honneur du style français. Style signifie d'abord poinçon, puis poignard : stylet. Le style, que les Shadoks représentent éminemment, à quoi ça sert ? A tuer la connerie, à faire couler le sang de la bêtise et de l'affadissement. Une coupure au rasoir opérée par ce trait de dessin ultra-fin et ces histoires hyper-minimalistes où tout est aigu, pointu comme les becs des Shadoks et leurs corps anguleux. Les Shadoks ne croient pas à la bonhomie de la rondeur et de l'obésité. Ils refusent de somatiser. De prendre sur eux en enflant. Leur antithèse a été récemment l'exposition Botero sur les Champs-Elysées : l'enfouissement dans la graisse lourde comme une cuirasse. La fausse solution Bibendum.

Les Shadoks ne sont pas nice

Autrement dit la nice-ité américaine. L'annulation de l'agressivité dans une autopunition d'invasion par les graisses. Par le sucre vicieux des sodas et des crèmes glacées. Ce bonheur affiché se paie par du malheur interne. Les Shadoks sont de pure ligne voltairienne, pas seulement par la ligne éditoriale ou politique, mais par la ligne du trait de crayon, et la ligne du corps : ils gardent la ligne : ils sont le sec et le nerveux, le maigre et le précis, le direct et l'express. La qualité d'expression française des Lumières est d'abord un exercice de maigreur et de nervosité, pour ensuite la souplesse et le bond dans la grâce. Les Shadoks travaillaient dans la minceur d'acier style tour Eiffel, autrement dit dans la dentelle - ce qu'il y a de plus dur, de plus difficile, de plus durci, de plus durable. Les imbéciles qui écrivaient des lettres pour se plaindre qu'on ne leur montrât point de paysages français à la place des Shadoks qu'ils ressentaient comme l'anti-France, étaient eux- mêmes le risque de mort de la qualité-France. Les Shadoks sont une des chances de la survie de la France à l'horizon du XXIème siècle. Un de ces paysages français vivants venus du plus loin, capables d'engendrer par leur exemple et leur déflagration de nouveaux paysages français jamais vus, mais qui seront tout de suite reconnaissables.

Laurent Dispo

Article paru dans le Globe Hebdo du 21-23 juillet 1993